Un peu de sel ne fait pas la recette.
Il y a cent soixante ans, l’Angleterre imposait à toute automobile de rouler derrière un homme à pied, agitant un drapeau rouge pour prévenir les passants qu’une machine arrivait. Le Locomotive Act de 1865 — le fameux Red Flag Act — n’interdisait pas le moteur. Il exigeait qu’on le signale. La machine avançait ; l’homme au drapeau ouvrait la route, à son rythme, jusqu’à ce que la loi elle-même finisse par s’effacer devant l’évidence du progrès.
C’est cette scène que détourne l’affiche qui accompagne ce texte : un porteur de drapeau rouge marche devant une automobile ancienne, sous une bannière étoilée européenne, entouré des sigles d’OpenAI, de Gemini et de Claude Code. IA à bord — pas IA au volant. Toute la nuance de cet article tient dans cet écart.
Le 2 août, l’Europe a sorti son drapeau
Le rapprochement n’a rien d’anecdotique. Depuis le 2 août 2026, l’article 50 du règlement européen sur l’intelligence artificielle est entré en application : toute organisation qui déploie un système conversant directement avec des personnes doit signaler qu’il s’agit d’une IA, sauf évidence. Tout contenu de synthèse — texte, image, voix — généré ou manipulé par une IA devra, à terme, être identifiable comme tel. Ce n’est pas une interdiction. C’est un drapeau, au sens propre : une obligation de signal, pas un frein à la circulation.
Dans le même mouvement, les obligations les plus lourdes — celles pesant sur les systèmes dits “à haut risque” (recrutement, notation de crédit, éducation, contrôle aux frontières…) — viennent d’être repoussées à décembre 2027, voire août 2028 pour certains produits intégrés, via l'”Omnibus numérique” négocié ce printemps entre Conseil, Parlement et Commission. L’Europe accélère la signalisation et desserre la contrainte. Le débat reste ouvert entre ceux qui y voient une protection nécessaire et ceux qui y voient un frein à l’innovation — la mécanique du texte, elle, est sans ambiguïté : planter un drapeau, pas immobiliser la voiture.
Le sel, pas le plat
C’est exactement la place que je donne à l’IA dans mon travail.
Une recette ne devient pas “salée” parce qu’elle contient du sel. Elle devient salée quand on en met trop, ou quand on oublie qu’il n’est qu’un exhausteur — jamais l’ingrédient principal. Le sel révèle ce qui est déjà là ; il ne remplace ni la viande, ni le geste, ni le temps de cuisson. Trop peu, le plat est fade. Trop, il est immangeable. Le savoir-faire, c’est le dosage.
“IA à bord” ne veut pas dire que tout est IA. Chez Imediagin’ART, l’IA transcrit des heures de rushes d’archives, indexe des fonds, dégrossit une première recherche — elle ne choisit pas ce qui mérite d’exister encore. Cette décision-là reste un geste humain : celui du monteur, de l’archiviste, du regard qui sait ce qu’une image raconte au-delà de ce qu’elle montre. La machine embarque ; elle ne pilote pas.
Signaler plutôt que freiner
C’est aussi, je crois, la bonne lecture du geste européen. Exiger qu’on annonce la présence de l’IA — comme le piéton au drapeau rouge annonçait celle du moteur — n’est pas un aveu de méfiance envers la technologie. C’est une manière de garder le contrôle du dosage : savoir, en toute transparence, ce qui relève de la machine et ce qui relève du geste humain, pour continuer à juger de la juste quantité.
L’homme au drapeau, dans l’histoire comme sur cette affiche, ne s’oppose pas à l’automobile. Il marche devant elle. Il la précède, il la signale — et c’est précisément ce qui permet à la route de rester praticable pour tout le monde, y compris pour ceux qui n’ont pas encore choisi d’y monter.
Luc N. Babin, avec Gemini et Claude
