Le renouveau monétaire mondial : e-CNY, Project mBridge et la genèse d’une architecture de règlement hors-dollar

L’émergence d’un nouvel ordre monétaire multipolaire

L’architecture financière internationale établie à la suite des accords de Bretton Woods traverse une mutation structurelle sans précédent. Historiquement structuré autour du dollar américain en tant que monnaie de réserve et de règlement prédominant, le système financier mondial repose sur des réseaux d’intermédiation centralisés tels que le réseau de messagerie SWIFT et les systèmes de compensation américains CHIPS et Fedwire. Toutefois, la militarisation croissante du dollar à travers l’imposition de sanctions financières extraterritoriales, couplée aux inefficacités intrinsèques du modèle de banque correspondante, a incité plusieurs grandes économies émergentes à concevoir des infrastructures alternatives. Au cœur de cette réorganisation systémique se trouve la République Populaire de Chine, qui déploie une stratégie à trois piliers interconnectés : le développement d’une monnaie numérique de banque centrale (MNBC) souveraine à usage de détail (l’e-CNY), l’intégration d’une plateforme multilatérale de MNBC de gros pour les règlements transfrontaliers (Project mBridge), et l’expansion d’un réseau international de compensation bancaire en renminbi (le Cross-Border Interbank Payment System, ou CIPS).   

L’analyse des flux financiers régionaux et globaux révèle que ces initiatives ne constituent pas de simples innovations technologiques isolées, mais forment un écosystème cohérent visant à réduire la dépendance envers la devise américaine et les infrastructures sous juridiction occidentale. En combinant la programmabilité des actifs numériques, la décentralisation partielle offerte par les technologies de registre distribué (DLT) et l’autonomie des messageries interbancaires directes, cet ensemble institutionnel jette les bases d’une architecture de règlement globale véritablement multipolaire.   

L’e-CNY : Ancrage technologique, architecture et trajectoire d’adoption

L’architecture opérationnelle à deux niveaux

La Banque Populaire de Chine (BPC) a entamé ses recherches sur la monnaie numérique de banque centrale dès 2014 avec la création de l’Institut de recherche sur les monnaies numériques, faisant de la Chine un pionnier parmi les grandes économies. L’e-CNY, initialement désigné sous le nom de Digital Currency Electronic Payment (DC/EP), repose fondamentalement sur une architecture opérationnelle à deux niveaux (“two-tier system”) conçue pour préserver la stabilité du secteur financier traditionnel.   

Au premier niveau de cette architecture, la BPC assure l’émission et l’annulation de l’e-CNY, garantit l’interconnexion interinstitutionnelle et supervise la gestion globale du registre central. Au second niveau, des opérateurs autorisés — comprenant les grandes banques commerciales d’État et des institutions financières sélectionnées — sont chargés de convertir la monnaie centrale pour le public, de gérer les portefeuilles numériques (“wallets”) et de fournir les services de paiement au détail. Cette structure intermédiaire empêche la désintermédiation bancaire en évitant que la banque centrale ne gère directement les dépôts des particuliers, prévenant ainsi toute fragilisation de la collecte de liquidités par le secteur commercial.   

Propriétés monétaires et principes d’anonymat contrôlé

D’un point de vue monétaire, l’e-CNY est strictement positionné comme une substitution à la monnaie fiduciaire en circulation (M0​), englobant les billets et pièces de monnaie. En tant que passif direct de la banque centrale ayant cours légal, l’e-CNY ne verse aucun intérêt à ses détenteurs, éliminant ainsi toute concurrence directe avec les dépôts bancaires rémunérés (M1​/M2​).   

CaractéristiqueSpécification technique et fonctionnelle de l’e-CNY
Statut MonétaireSubstitution à la monnaie fiduciaire en circulation (M0​), cours légal
RémunérationTaux d’intérêt nul (0%), non concurrentiel par rapport aux dépôts
AnonymatAnonymat contrôlé (“Anonymat pour faibles montants, traçabilité pour montants élevés”)
Modèle de CompteHybride (basé sur la valeur, sur quasi-compte et sur compte)
Lien de CompteCouplage lâche (“loosely-coupled account linkage”), accès sans compte bancaire
Mode Hors-LignePaiement hors-ligne double (puces sécurisées NFC/SE sur terminal et téléphone)
ProgrammabilitéExécution de contrats intelligents (“smart contracts”) pour paiements sous condition

L’un des piliers stratégiques du modèle e-CNY réside dans le concept d’« anonymat contrôlé » (“controllable anonymity”). Ce principe cherche un équilibre délicat entre la protection de la vie privée des usagers et les exigences réglementaires de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme (LAB/CFT). Les transactions de faible valeur bénéficient d’un anonymat relatif vis-à-vis des tiers et des commerçants grâce à un couplage lâche (“loosely-coupled account linkage”), permettant à des populations sous-bancarisées de créer des portefeuilles numériques légers sans détention préalable de compte bancaire. En revanche, pour les transactions de montant élevé, la BPC conserve une capacité de traçabilité et d’inspection sur décision juridique, permettant un contrôle strict des fuites de capitaux et des activités illicites.   

Sur le plan technique, l’e-CNY intègre la technologie des contrats intelligents (“smart contracts”) pré-approuvés pour des usages ciblés, tels que la distribution de subventions publiques conditionnelles, la gestion de fonds de garantie ou la mise en œuvre de politiques d’inclusion financière ciblées. De plus, le système gère les paiements hors-ligne doubles (“double offline payments”) grâce à des éléments sécurisés matériels (Secure Elements) garantissant le transfert direct de pair-à-pair même en l’absence de réseau télécom.   

Trajectoire d’adoption et réalités empiriques

Après une phase de recherche approfondie entamée en 2014, la BPC a déployé des projets pilotes à grande échelle dès avril 2020 dans plusieurs métropoles (Shenzhen, Suzhou, Chengdu, Xiong’an) puis lors des Jeux Olympiques d’hiver de Pékin. Le lancement officiel de l’application e-CNY et l’extension du statut opérationnel ont marqué des franchissements de seuils majeurs dans l’adoption du système.   

Les données empiriques traduisent une croissance impressionnante du volume absolu des transactions, bien que l’adoption au niveau du détail quotidien se heurte à la domination ancrée des duopoles du paiement mobile privé. À la fin de l’année 2021, le nombre de portefeuilles individuels s’élevait à 261 millions, avec un volume cumulé de transactions atteignant 87,5 milliards de yuan (environ 13,8 milliards de dollars). La valeur moyenne par portefeuille demeurait toutefois modeste (environ 335 RMB par portefeuille), illustrant un usage initialement stimulé par la distribution d’enveloppes rouges (“red packets”) par les autorités locales. En mai 2024, le montant cumulé des transactions en e-CNY a franchi le cap des 6,6 trillions de yuan, marquant une multiplication par plus de sept par rapport aux relevés de 2022 et démontrant une intégration progressive dans les paiements publics, le transport et les services municipaux.   

Malgré ces volumes statistiques globaux, les études comportementales soulignent que la résistance à l’adoption par les consommateurs individuels s’explique par la haute satisfaction à l’égard d’Alipay (Ant Group) et WeChat Pay (Tencent). Dans plusieurs enquêtes pilotes, plus de 94 % des répondants continuent de privilégier ces plateformes privées en raison d’écosystèmes applicatifs intégrés. Ainsi, le véritable rôle stratégique de l’e-CNY s’oriente progressivement vers la fourniture d’une infrastructure publique de paiement de base en filet de sécurité, la réduction des frais d’intermédiation pour le secteur réel, et l’interconnexion internationale de gros.   

Project mBridge : Le pivot multilatéral des monnaies numériques de banque centrale

Origines et architecture technologique du mBridge Ledger

Si l’e-CNY répond initialement à des enjeux domestiques, le Project mBridge représente l’extension multilatérale de l’utilisation des monnaies numériques de banque centrale pour le commerce transfrontalier. Issu du projet initial “Inthanon-LionRock” mené dès 2019 par l’Autorité Monétaire de Hong Kong (HKMA) et la Banque de Thaïlande (BoT), le projet s’est élargi en 2021 avec l’intégration du Centre d’Innovation de la Banque des Règlements Internationaux (BRI / BIS Innovation Hub), de l’Institut de recherche sur les monnaies numériques de la BPC, et de la Banque Centrale des Émirats Arabes Unis (CBUAE).   

La plateforme mBridge repose sur un registre distribué personnalisé créé spécifiquement par et pour les banques centrales : le mBridge Ledger. Contrairement aux systèmes traditionnels fondés sur des comptes miroirs (nostro/vostro) disséminés dans une chaîne d’intermédiaires bancaires correspondants, le mBridge Ledger permet l’émission directe et le transfert de pair-à-pair de MNBC de gros (wCBDC). La plateforme utilise un mécanisme de consensus tolérant aux pannes byzantines à haut débit (tel que le protocole Dumbo BFT), optimisé pour préserver la confidentialité des données commerciales tout en garantissant un règlement quasi instantané.   

Dans cette architecture, chaque banque centrale participante déploie et contrôle son propre nœud de validation souverain au sein de son territoire, assurant la gouvernance distribuée du réseau. Les banques commerciales participantes peuvent ainsi émettre des ordres de paiement transfrontaliers et exécuter des opérations de change en Règlement contre Règlement (Payment-versus-Payment ou PvP), éliminant le risque de contrepartie et réduisant de façon drastique les délais et les coûts de transaction.   

Du pilote d’essai à la phase Produit Minimum Viable (MVP)

Après un essai pilote réel concluant mené à l’été 2022 — au cours duquel 20 banques commerciales de quatre juridictions ont réglé des paiements d’entreprises pour un montant de plusieurs dizaines de millions de dollars —, l’équipe de développement a accéléré le passage à l’échelle opérationnelle.   

Juridiction / InstitutionInstitution ParticipanteRôle Fonctionnel dans mBridgeStatut sur la Plateforme MVP
Hong KongHKMA (Hong Kong Monetary Authority)Co-fondateur, gestion de l’infrastructure d’accueilParticipant fondateur / Nœud valideur
ThaïlandeBank of Thailand (BoT)Co-fondateur, intégration des marchés asiatiquesParticipant fondateur / Nœud valideur
Chine ContinentaleBPC Digital Currency InstituteDéveloppement de l’architecture logicielle de baseParticipant fondateur / Nœud valideur
Émirats Arabes UnisCentral Bank of the UAE (CBUAE)Expansion au Moyen-Orient, corridors de commerce physiqueParticipant fondateur / Nœud valideur
Arabie SaouditeSaudi Central Bank (SAMA)Ancrage des flux énergétiques et pétroliers (Rejoint en 2024)Membre à part entière / Nœud valideur
Multi-juridictionsPlus de 30 Banques CentralesObservateurs (ex: Fed de New York, Banque de France, RBA)Statut d’observateur institutionnel

En juin 2024, Project mBridge a officiellement franchi l’étape du Produit Minimum Viable (MVP), marquant le passage d’un prototype de laboratoire à une infrastructure opérationnelle capable de traiter des transactions financières réelles. Parallèlement à cette étape technique, la Banque Centrale d’Arabie Saoudite (SAMA) a rejoint le projet en tant que membre à part entière et utilisateur du MVP, consolidant le poids stratégique du réseau dans la région du Golfe et du commerce pétrolier international. La plateforme comprend également plus de 30 membres observateurs, parmi lesquels figurent la Banque de Réserve d’Australie, la Banque d’Indonésie, la Banque de Corée, la Banque centrale européenne et la Banque de réserve fédérale de New York, témoignant de l’intérêt généralisé des autorités monétaires mondiales pour cette architecture.   

Géopolitique des paiements : Le retrait de la BRI et le spectre des sanctions

L’annonce d’Agustín Carstens et le retrait stratégique de la BRI

Le 31 octobre 2024, lors d’une conférence bancaire à Madrid, Agustín Carstens, alors Directeur Général de la Banque des Règlements Internationaux (BRI), a annoncé le retrait officiel de la BRI du Project mBridge. L’explication officielle présentée par la BRI s’appuyait sur le fait que le projet avait atteint sa maturité technique avec le franchissement du stade MVP, permettant aux banques centrales participantes de reprendre seules la gestion et le développement de la plateforme.   

Cependant, l’analyse des dynamiques géopolitiques sous-jacentes révèle des facteurs explicatifs de deuxième et troisième ordres beaucoup plus complexes. Quelques jours avant l’annonce de la BRI, lors du sommet des BRICS à Kazan en octobre 2024, le président russe Vladimir Poutine avait vanté les caractéristiques de mBridge comme modèle d’inspiration pour la création d’un “BRICS Bridge”. L’objectif explicite de cette initiative était de bâtir un système financier multilatéral hermétique aux sanctions occidentales, permettant aux pays sous embargo de poursuivre leurs échanges commerciaux internationaux.   

Face au risque de voir la BRI perçue comme la facilitatrice d’un outil de contournement des sanctions multilatérales ou d’affaiblissement de l’hégémonie du dollar, Agustín Carstens a fermement recadré la position de son institution, affirmant de manière catégorique que mBridge n’avait pas été conçu pour répondre aux besoins des BRICS et ne constituerait pas le BRICS Bridge. Il a rappelé que la BRI applique une politique stricte d’interdiction d’interaction avec toute juridiction ou entité soumise à des sanctions internationales, et que ce retrait visait à préserver la neutralité politique historique de l’institution.   

Conséquences sur la gouvernance et le leadership chinois

Le départ de la BRI ne signifie nullement l’arrêt de mBridge. Au contraire, libérées des contraintes de consensus et de conformité réglementaire imposées par la BRI et les gouvernements occidentaux, les banques centrales participantes — au premier rang desquelles figure l’Institut de recherche de la BPC, qui a fourni la majeure partie du code source et de l’architecture logicielle — conservent la pleine capacité de déployer la plateforme.   

Ce retrait de la BRI accélère la fragmentation institutionnelle des paiements mondiaux à plusieurs niveaux. D’une part, la Chine consolide sa position de concepteur et de prescripteur de normes techniques pour les infrastructures de marché financières basées sur la DLT dans les pays du Sud global. D’autre part, l’absence de contrôle direct par des institutions bernoises ou américaines prive le Trésor américain (OFAC) de ses points d’ancrage traditionnels d’interception et de surveillance des flux transfrontaliers. Enfin, avec l’implication conjointe de la Chine, des Émirats Arabes Unis et de l’Arabie Saoudite, mBridge offre une plateforme technique prête à l’emploi pour le règlement d’importantes transactions énergétiques directement en e-CNY, dirhams ou riyals, contournant structurellement le circuit traditionnel de la compensation en dollars.   

Le réseau CIPS et le démantèlement de l’hégémonie de SWIFT

Architecture et spécificités du système CIPS

En parallèle du développement des monnaies numériques de banque centrale, l’infrastructure pivot de l’internationalisation du renminbi repose sur le Cross-Border Interbank Payment System (CIPS). Lancé par la BPC en octobre 2015 et opéré par CIPS Co., Ltd. depuis Shanghai, ce système a été conçu pour offrir un canal d’interconnexion direct entre les institutions financières chinoises et étrangères.   

Une distinction essentielle doit être établie entre SWIFT et CIPS. SWIFT est un réseau de messagerie financière pure qui ne détient aucun fonds, n’exécute aucune compensation et ne gère aucun compte de règlement ; il transmet de manière sécurisée des ordres d’exécution entre banques qui doivent ensuite utiliser des comptes correspondants et des systèmes de règlement locaux. À l’inverse, CIPS est un système intégré qui combine la messagerie financière et le règlement direct en renminbi. Il permet le règlement brut en temps réel (RTGS) pour les paiements interbancaires et la compensation nette pour les paiements de détail, éliminant le besoin d’un réseau de messagerie tiers pour les transactions directes.   

Même si de nombreux participants au CIPS utilisent encore la messagerie SWIFT pour se connecter au système en raison de leurs habitudes informatiques existantes, CIPS dispose de sa propre infrastructure de communication native basée sur la norme internationale ISO 20022. Cela permet à CIPS d’opérer en mode totalement autonome en cas de coupure d’accès d’un établissement au réseau SWIFT.   

Analyse de l’expansion et des métriques (2015–2026)

L’évolution statistique du CIPS témoigne d’une montée en puissance accélérée, particulièrement à partir de 2022, sous l’effet conjugué de la croissance des échanges commerciaux de la Chine et du détournement des flux financiers face aux risques géopolitiques.   

AnnéeNombre de TransactionsValeur Totale en RMB (Trillions)Valeur Équivalente en USD (Trillions)Nombre total de Participants Directs / IndirectsCouverture Géographique (Pays/Régions)
201586 7030,48 ¥~0,07 $19 direct / 176 indirect
20202 204 91245,27 ¥6,94 $1 092 participants
20213 341 64179,60 ¥12,48 $1 280 participants103 pays
20224 400 37596,70 ¥13,89 $1 427 participants109 pays
20236 613 290123,06 ¥17,38 $
20248 216 891175,49 ¥24,41 $1 629 participants119 pays
20258 441 897180,15 ¥25,55 $1 766 (193 directs / 1 573 indirects)124 pays
2026 (Projeté)~8 790 728 (rythme)~201,88 ¥ (rythme)~29,60 $> 1 829 (210 directs / 1 619 indirects)> 124 pays

Les données de traitement du premier semestre 2026 montrent que le CIPS a franchi des pics d’activité historiques : en mars 2026, la valeur moyenne journalière traitée a dépassé 920,45 milliards de yuan, enregistrant des journées de pointe avec des volumes supérieurs à 1,22 trillion de yuan (environ 179,7 milliards de dollars) et plus de 42 000 transactions par jour. Pour le seul mois de juin 2026, le volume mensuel réglé a atteint 18,21 trillions de RMB pour 810 563 transactions.   

Analyse comparative et répartition des participants

La répartition géographique des participants indirects au CIPS démontre un ancrage massif sur le continent asiatique, mais révèle également une pénétration continue au sein des hubs financiers européens et des marchés émergents.

Région GéographiqueProportion des Participants IndirectsNombre d’Institutions Financières Raccordées
Asie73%1 102 à 1 157 (dont ~542 à 563 en Chine continentale)
Europe17%261 à 267 institutions
Afrique4% à 6%61 à 103 institutions
Amérique du Nord2%34 institutions
Amérique du Sud2%33 à 34 institutions
Océanie1%22 à 25 institutions

Malgré cette expansion remarquable du CIPS, la comparaison avec SWIFT remet en perspective la hiérarchie monétaire mondiale. SWIFT relie plus de 11 000 institutions financières dans plus de 200 pays et traite plus de 40 millions de messages quotidiens. Selon les indicateurs du baromètre SWIFT, le renminbi conserve une part d’environ 3 % des paiements mondiaux enregistrés sur ce réseau, loin derrière le dollar américain (environ 48 %) et l’euro (environ 24 %).   

Toutefois, ce différentiel statistique dissimule une réalité de deuxième ordre : une part croissante des paiements en yuan transfrontaliers s’effectue désormais en contournant totalement le réseau SWIFT grâce au réseau direct CIPS et aux accords de swap de devises bilatéraux, ce qui rend ces flux partiellement invisibles dans les relevés SWIFT traditionnels.   

Implications systémiques et perspectives prospectives

Convergence de l’écosystème financier de rechange

L’interaction tripartite entre l’e-CNY, Project mBridge et le CIPS ne doit pas être analysée comme une juxtaposition de technologies concurrentes, mais comme une architecture en couches offrant une complémentarité stratégique. La première couche, constituée par l’e-CNY, fournit la monnaie numérique de détail, l’unité de compte liquide et les mécanismes de programmabilité par contrats intelligents. La deuxième couche, incarnée par Project mBridge, sert de plateforme multilatérale sur registre distribué pour le règlement transfrontalier instantané et les opérations de change automatisées entre banques centrales et commerciales. Enfin, la troisième couche, portée par le CIPS, constitue le réseau d’interconnexion bancaire lourd et de compensation souveraine pour l’ensemble des transactions commerciales et financières de grande valeur.   

Cette structure intégrée génère plusieurs effets d’entraînement majeurs sur le système financier international :

En premier lieu, elle entraîne une désintermédiation progressive du réseau traditionnel de correspondance bancaire. En permettant à des institutions financières du Moyen-Orient ou d’Asie du Sud-Est de régler leurs transactions directement avec des contreparties chinoises sans passer par des banques correspondantes occidentales, mBridge et CIPS réduisent le capital immobilisé dans les comptes nostro/vostro et éliminent les frais d’intermédiation.   

En deuxième lieu, cette architecture atténue l’efficacité des régimes de sanctions extraterritoriales. L’application des sanctions économiques américaines repose historiquement sur l’utilisation obligatoire du réseau CHIPS ou de comptes de règlement situés à New York pour toute transaction libellée en dollars. En offrant la capacité technique de régler le commerce de matières premières et d’équipements en monnaie locale ou en MNBC, ces nouvelles infrastructures privent les autorités régulatrices occidentales de leurs points d’ancrage habituels d’interception et de gel d’avoirs.   

En troisième lieu, cet écosystème exerce une pression structurelle sur la mécanique du pétrodollar. L’intégration de la Banque Centrale Saoudienne au sein du projet mBridge et l’expansion des règlements directs en renminbi pour les livraisons d’hydrocarbures réduisent l’obligation pour les pays exportateurs de pétrole de recycler leurs excédents commerciaux exclusivement dans les titres du Trésor américain.   

Défis structurels et conclusions prospectives

Malgré ces avancées stratégiques majeures, l’avènement d’un système financier mondial équilibré par cette architecture de règlement hors-dollar se heurte à des obstacles structurels profonds.

Le premier obstacle réside dans l’inconvertibilité du compte de capital chinois. La BPC maintient un contrôle strict sur les mouvements de capitaux afin de préserver la stabilité macroéconomique domestique. Tant que le renminbi ne sera pas pleinement convertible et que la Chine imposera des restrictions sur la mobilité des capitaux transfrontaliers, les banques centrales et investisseurs étrangers hésiteront à accumuler des réserves massives en e-CNY ou en avoirs CIPS.   

Le deuxième obstacle concerne la profondeur des marchés financiers et l’existence d’instruments de couverture. L’internationalisation d’une monnaie exige des marchés obligataires profonds et liquides permettant aux acteurs internationaux de placer leurs liquidités et de couvrir leurs risques de change. Les marchés obligataires en offshore yuan (Dim Sum bonds) et les produits dérivés associés manquent encore de la profondeur nécessaire pour rivaliser avec la liquidité du marché des bons du Trésor américain.   

Enfin, le retrait de la BRI pose la question de la gouvernance multilatérale post-Bâle. Project mBridge doit démontrer sa capacité à instaurer une gouvernance équitable et transparente afin de prévenir les craintes d’asymétrie d’information ou de contrôle politique par la Chine, condition indispensable pour convaincre de nouvelles banques centrales d’adhérer pleinement au réseau.   

En conclusion, la symbiose entre l’e-CNY, la plateforme mBridge et le réseau CIPS matérialise l’émergence d’une infrastructure financière internationale parallèle. Si cette architecture ne menace pas immédiatement le rôle du dollar en tant que principale monnaie de réserve mondiale, elle érode irrémédiablement son monopole absolu dans le règlement du commerce international. Ce mouvement irréversible marque la transition de la finance internationale vers un écosystème de paiement fragmenté et multipolaire, caractérisé par la coexistence de blocs monétaires régionaux, d’infrastructures DLT interconnectées et de monnaies numériques souveraines.